Au début des années 1850, lorsque se répandirent les tirages sur papier, peu onéreux et faciles à reproduire, le marché fut inondé par un flot d'images un peu... olé-olé. Un jargon particulier fit son apparition. En France, on désignait populairement une orgie par le terme de "polka". En Angleterre, le "stanhope" était une photographie minuscule souvent cachée dans une broche ou une bague que l'on ne pouvait distinguer qu'à la loupe. Si toutes ces images ont pour ainsi dire disparu, les rapports de police témoignent de saisies de centaines de milliers d'entre elles.
Le public, formé par la peinture, acceptait la nudité des corps quand elle était codée et transcrite dans des figures historiques, bibliques ou mythologiques. La caution historique ? Pourtant, les représentations des déesses et dieux grecs étaient souvent aussi héroïques qu'érotiques.
La photographie était venue tout bouleverser par son refus (ou son incapacité ?) à produire des codes convenables. Mais leur véritable crime était de choquer le goût bourgeois. Il estimait que les corps photographiés étaient trop personnalisés, trop ancrés dans le réel. Il les qualifia donc d'obscènes. Par exemple le cas du très respectable photographe Français Adolphe Braun, poursuivi en justice pour avoir photographié non pas des nus, mais des peintures de nus...

A l'inverse, certaines images qui aujourd'hui nous semblent provocatrices, échappaient à la censure. On connaît peu l'oeuvre photographique de Lewis Carroll (Alice au pays des merveilles, 1865). Il prit des centaines de photographies de petites filles, parfois partiellement ou complètement nues. Ce qui ne choqua pas les victoriens car leurs poses sont toujours bienséantes, respectueuses des conventions artistiques.
En ce temps-là, l'innocence enfantine était admise comme un fait établi (conception qui, en fait, date du 18ème siècle). Une image d'enfant nu représentait donc, par définition, un parfait symbole de pureté. Les oeuvres de Lewis Carroll se trouvaient ainsi mises à l'abri de toute accusation de provocation sexuelle. D'autant plus qu'elles donnaient l'impression d'un naturel et d'un spontané, créant ainsi l'illusion qu'il décrivait là le comportement naturel des petites filles. Le problème, c'est que ses contemporains n'avaient pas encore compris que toutes ses photographies étaient avant tout des mises en scène.
Julia Margaret Cameron, autre grande photographe de l'ère victorienne, éliminait tout ce qui ne contribuait pas à la construction de ses allégories poétiques, de ses illustrations de mythes et de légendes pour lesquelles elle demandait à des membres de sa famille de se mettre dans la peau du roi Arthur, de Lancelot ou des Furies. Elle a même inventé l'effet de "flou artistique" pour capter la "grandeur intérieure de l'homme autant que sa figure extérieure". Elle-même jouait parfois un rôle dans ses compositions, comme par exemple ses Maternités, très admirées à l'époque. Elles étaient vidées de leur connotations religieuses, symbolisant essentiellement l'amour inconditionnel d'une mère pour son enfant. De même, Cupidon n'était plus une évocation d'Eros, mais simplement un gamin innocent.
Le message transmis par sa Vénus grondant Cupidon et lui coupant les ailes est assez subtil. Son auteur se soumet au culte victorien qui ancrait la femme mariée au centre de la vie familiale, citadelle sacralisée. D'autre part, les ailes coupées ont valeur de mise en garde : la tentation sexuelle arrivera tôt ou tard mais devra être tenue en brèche le plus longtemps possible.
A la fin du siècle, de nouvelles technologies ouvrirent un nouveau marché au genre érotique. On vit naître et prospérer les revues. Quand à la carte postale, elle représentait une version très publique, et donc très édulcorée, de l'érotisme car elle devait être acceptable tant par le facteur que par ses destinataires.
Bien conscients des risques qu'ils couraient, les photographes érotiques se faisaient tout petits. Sylvie Aubenas, spécialiste du XIXe siècle, fait remarquer le silence que ces photographes observaient à propos de tout ce qui touchait le nu, alors qu'ils se montraient toujours prêts à discuter... "des problèmes de technique, d'éclairage, des exploits photographiques dans les Alpes, des subtilités du portrait." Les nu est d'ailleurs resté absent des expositions du XIXe siècle et a été interdit dans celles de la prestigieuse Société française de photographie jusqu'à la fin des années 1890.
Mais la nature de l'expression photographique allait changer, et avec elle non seulement le statut du "nu", mais aussi la façon de comprendre et de traiter le genre.
[ Suite ]